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Un « second génocide » au Rwanda : retour sur un débat complexe

Filip
Reyntjens, The Conversation, 24 juin 2018

Il faut
être reconnaissant à la spécialiste du génocide au Rwanda Claudine Vidal pour
avoir proposé un échange
serein
sur un thème aussi grave que le génocide
qu’aurait commis le Front patriotique rwandais (FPR) contre les Hutus
.
Près de
Butare, au Rwanda, en 2007. Dave
Proffer/Wikimedia
, CC BY-SA

En
réalité, Claudine Vidal ne s’exprime pas tant sur le contenu du livre de Judi
Rever, mais sur ses objectifs, sa finalité. Elle trouve que l’articulation
entre enquêtes et preuves à finalité judiciaire, dans ce livre comme dans
d’autres publications, pose problème : il s’agit, dit-elle, d’un
« réquisitoire au sens juridique du terme : la description des
massacres est conduite de façon à établir la qualification de génocide. »

Avant de
revenir sur cette question méthodologique, voyons comment Claudine Vidal aborde
le contenu du livre. Elle n’exprime nulle part son désaccord sur les faits.
Elle dit même que ceux-ci étaient connus dans leurs grandes lignes et que le
livre n’apporte donc pas de révélations, mais recueille de nouveaux éléments.
Elle ne dit pas non plus que le livre ne montre pas que le FPR aurait commis un
génocide contre les Hutus, même si elle utilise le terme
« massacres » lorsqu’il s’agit des crimes dont les Hutus ont été
victimes. Enfin, elle ne conteste pas que les crimes du FPR sont restés
impunis.
Des
nouvelles données fondamentales
Je pense,
cependant, que Claudine Vidal sous-estime l’importance des nouvelles données
fournies par Judi Rever. Basées sur de nombreux entretiens avec des anciens – y
compris des repentis – du FPR, de deux rapports jusqu’ici restés secrets du
bureau « Enquêtes spéciales » du Tribunal pénal international sur le
Rwanda (TPIR) et d’un nombre important de témoignages assermentés recueillis
par le bureau du procureur du TPIR, ces nouvelles données constituent un saut
qualitatif et quantitatif de notre connaissance des crimes commis par le FPR.
Surtout,
ces données permettent d’avancer la qualification de génocide, alors que la
plupart des spécialistes du Rwanda, y compris moi-même, avaient jusqu’à présent
rejeté la thèse du double génocide. Or des dizaines de récits très concrets de
massacres montrent l’intention de détruire les Hutu, comme tels, ce qui
correspond à la définition de la Convention
sur le génocide
. Un indicateur très fort de cette intention est la
séparation de Hutus et de Tutsis, souvent avec l’aide de civils tutsis, après
quoi les Hutus sont tués et les Tutsis épargnés.
Vérité
juridique et vérité historique
Claudine
Vidal estime, toutefois, qu’il n’est « pas nécessaire d’affirmer
l’existence d’un génocide pour justifier des enquêtes sur des massacres (de
Hutus). » Il lui suffit « de considérer que les leaders du FPR ont
effectivement mené une politique de terreur fondée sur des massacres de
Rwandais hutus. »
Cela est
sans doute vrai, et les responsables du FPR auraient pu être poursuivis pour
crimes de guerre ou pour crimes contre l’humanité, deux qualifications que le
TPIR avait dans son mandat. Le problème est que ces poursuites n’ont pas eu
lieu pour des raisons
bien connues
, et que le FPR a donc bénéficié de l’impunité la plus
totale.
Que ceux
frustrés par cette injustice veuillent « susciter le scandale »,
comme le dit Claudine Vidal, n’est donc pas étonnant. De toute façon, aucune
juridiction n’est aujourd’hui compétente pour juger les suspects du FPR, dont
les crimes resteront très probablement impunis malgré leur caractère
imprescriptible. Dès lors, si la vérité judiciaire ne sera pas établie, la
vérité historique peut et doit être recherchée, et le livre de Rever contribue
à cette quête.
Le droit
et le devoir des chercheurs
Claudine
Vidal a également raison de dire, en conclusion, que les sciences sociales ne
sont pas limitées par les contraintes d’enquêtes judiciaires qui visent la
poursuite et la condamnation dans le contexte bien déterminé du droit et de la
justice. Cependant, les sciences sociales, elles aussi, sont tenues d’utiliser
les termes exacts pour décrire les phénomènes qu’elles observent (un meurtre prémédité
est un assassinat ; un homicide peut être involontaire).
Un camp
de réfugiés rwandais à l’est du Zaïre (Congo), en 1994. Dave
Proffer/Wikimedia
, CC BY
En 1994,
tant Claudine Vidal que moi-même, ainsi que de nombreux autres, avons qualifié
de génocide les crimes dont les Tutsis venaient d’être victimes, et cela avant
la première enquête judiciaire, et a fortiori des poursuites et des
condamnations judiciaires. C’était notre droit et notre devoir. Pourquoi Judi
Rever n’aurait-t-elle pas aujourd’hui ce même droit et ce même devoir ?
Je
termine sur la question posée par Claudine Vidal dans le titre de sa
contribution. Je ne vois pas d’indication que Rever aurait voulu « à tout
prix » rechercher un deuxième génocide. Voyant sa démarche, qui s’étale
sur une vingtaine d’années, j’ai plutôt l’impression que la possibilité que le
FPR ait commis un génocide est venue se préciser, pour enfin être confirmée.
Des éléments contingents, et surtout l’accès à de nombreux documents
confidentiels du TPIR, ont contribué à autoriser ce constat. Mais rien
n’indique que Rever est partie de l’hypothèse d’un génocide et que toute sa
recherche ait été orientée dans le sens de prouver cette hypothèse.