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« La mort plutôt que la honte » : voyage émotionnel au Sahel

Catherine
Baroin, The Conversation, 4 juin 2018

Dans les
sociétés occidentales, de nos jours, le sens commun renvoie la honte au
sentiment intérieur qu’éprouve l’individu, et la honte apparaît comme un
domaine relevant de la psychologie et de la psychanalyse, dans le sillage de
Sigmund Freud.
Famille
toubou, une communauté nomade du Sahel où le concept de honte sociale est très
présent et respecté. East 2
Wast/Wikipedia
, CC BY-NC-SA

Les
choses sont bien différentes en Afrique. Au Sahel notamment, entre le désert du
Sahara et l’Afrique tropicale, la honte est avant tout une affaire sociale.

Dans
cette bande climatique intermédiaire, où voisinent les éleveurs au nord et les
agriculteurs au sud, la crainte de la honte, et les efforts pour ne pas s’y
exposer, ou y exposer ses proches, guident les moindres moments de la vie
quotidienne. C’est un souci de chaque instant, tant individuel que collectif.
La
hantise de la honte est telle qu’il vaut mieux « La mort plutôt que la
honte », comme le souligne un dicton régional fréquent.
Mais
qu’est-ce donc que cette « honte », sentiment si redouté qu’on puisse
lui préférer la mort ? C’est en même temps une émotion intense, et une
réalité sociale complexe que nous avons choisi d’analyser dans notre ouvrage La honte au
Sahel, pudeur, respect, morale quotidienne
.
À cette
fin, plusieurs cas précis sont mobilisés pour illustrer le propos : les
Sénoufo du Burkina Faso, les Haoussa, les Zarma et les Peuls du Niger, les
Toubou du Tchad, les bouffons
rituels du Mali
.

La
« bande » du Sahel. Felix
Koenig/Wikimedia
, CC BY
La honte,
sentiment puissant et redouté
Le Sahel
est une bande climatique, mais il ne constitue pas un ensemble social
homogène ; les sociétés qui s’y observent sont fort différentes les unes
des autres.
Certaines
sont très hiérarchisées, comme la société maure qui pousse les distinctions
sociales à l’extrême,
tandis que d’autres frisent l ‘anarchie
comme c’est le cas des Toubou
, nomades du Tchad et de l’Est
nigérien.
Pourtant
dans chacune d’entre elles, la honte est un sentiment puissant et redouté et de
remarquables convergences s’observent à cet égard de l’une à l’autre, dans la
force des sentiments de honte, la définition des codes moraux qui en découlent,
les comportements attendus de chacun. Ne pas les respecter conduit à l’opprobre
général, voire au rejet catégorique qui n’aura d’issue que l’exil.
Si la
honte et son expression sont un phénomène omniprésent au Sahel, induisant des
conduites comparables, il est curieux de constater que cette notion s’exprime
en termes totalement différents selon les langues locales.
Cette
surprenante diversité linguistique marque à l’évidence un ancrage très ancien
de ces préceptes moraux. Ils sont manifestement antérieurs à la propagation de
l’islam, qui a pourtant repris à son compte un bon nombre d’entre eux.
Certes,
presque toutes les populations du Sahel sont aujourd’hui islamisées, mais cette
communauté de religion est, somme toute, relativement récente puisque l’islam
ne s’est diffusé au Sahel qu’au XIXe siècle, à la faveur des guerres saintes,
pour se consolider ensuite sous la
colonisation française
.
« Avoir
la honte, c’est savoir se mettre à sa place »
Pour ne pas
s’exposer à la honte, il faut respecter le savoir-vivre local, bâti sur un code
de convenances rigoureux et subtil qui s’applique à chacun de manière
différente selon son âge, son sexe, son statut, et l’entourage dans lequel il
se trouve à tout moment. On dit en Afrique « avoir la honte », ce qui
signifie qu’on connaît et qu’on respecte les règles en vigueur. « Avoir la
honte, c’est savoir se mettre à sa place », et cette attitude relève
partout d’un apprentissage qui débute dès l’enfance. Un jeune, par exemple, ne
peut se permettre de contredire une personne plus âgée, il doit se taire et
baisser les yeux en sa présence.
Et une
épouse, par respect aussi, ne prononcera pas le nom de son mari, marque
d’étiquette assez générale qui s’observe aussi bien chez les Maures que chez
les Toubou au nord du lac Tchad.
Soulignons
aussi que la honte, sentiment si fort au Sahel, n’est pas exactement l’inverse
de l’honneur. L’honneur et la honte (considérée comme son inverse) ont fait
l’objet d’études
nombreuses en anthropologie
dans les années 1960, pour les
sociétés du pourtour méditerranéen. Mais la honte y est conçue comme un
déshonneur, lié en bonne part à la conduite sexuelle des femmes.
L’honneur,
marque de statut
L’honneur
est la marque d’un statut, celui des nobles anciennement guerriers, tirant
fierté de leur bravoure et de leurs longues généalogies, tandis que la honte
affecte la société tout entière.
Toutefois
les classes sociales subalternes sont réputées dénuées du sens de la honte et
l’on attend de leurs membres des comportements spécifiques.
Ainsi, le
comble de la honte était, dans un passé encore relativement récent, d’être
réduit à l’esclavage et le mépris qui en découle continue d’affecter les
descendants d’esclaves libérés. Depuis l’abolition de l’esclavage, les efforts
des tributaires et anciens esclaves pour se promouvoir dans l’échelle sociale
se traduisent par un souci aigu d’éviter la honte et d’échapper au mépris de
leurs anciens maîtres.
Les
forgerons et les griots,
pour leur part, conservent un statut subalterne spécifique. Ils forment une
catégorie à part, une caste en quelque sorte, marquée par des liens personnels
de « protection » avec des membres de la strate supérieure. Le statut
de forgeron ou de griot se perpétue en vertu d’une endogamie extrêmement
rigoureuse. En effet, dans les sociétés du Sahel, le mariage avec quelqu’un de
cette catégorie relève de l’impensable, il n’y en a pas d’exemple.
Les
forgerons et les griots se distinguent des autres par les traits psychologiques
qu’on leur attribue. Ils sont présumés poltrons, au contraire des personnes de
statut supérieur. C’est d’ailleurs ce statut particulier des griots qui leur
permet de dire tout haut ce que d’autres ne sauraient formuler, de chanter les
louanges des nobles mais aussi de les invectiver à l’occasion s’ils manquent de
courage ou de générosité.
Griot,
héritier et gardien de la tradition (TelQuel, 2014).
Depuis la
colonisation, après la perte de leur supériorité statutaire et des avantages
socio-économiques considérables dont ils bénéficiaient en tant que
propriétaires d’esclaves, les nobles s’efforcent de se démarquer des autres par
divers moyens. À cet égard justifier d’une nombreuse descendance est une source
de prestige recherchée, par eux comme par tous ceux qui cherchent à se
rehausser dans l’échelle sociale. Cette stratégie est désormais accessible aussi
aux esclaves libérés, du fait qu’ils peuvent se marier. En effet seul le
mariage légitime, exclu pour un esclave, ouvre le droit à la paternité.
Les
revendications statutaires qui s’appuient sur la légitimité de la descendance
passent aussi par un strict contrôle de la sexualité des femmes. À cet égard,
les nobles affichent une rigueur morale d’autant plus forte qu’elle reste pour
eux un moyen privilégié de clamer leur supériorité. Il faut donc prendre en
compte la dimension historique, comme le souligne Barbara
Cooper
, pour comprendre l’importance démultipliée de la honte dans
le Sahel d’aujourd’hui.
Discrétion,
pudeur, morale fondamentale
Les
divers cas concrets qui illustrent notre propos témoignent chacun de
l’omniprésence de la honte et en dépit de leur diversité, on observe une
remarquable convergence des situations. Nous en donnerons deux exemples
particulièrement éloquents.
Sur les
Sénoufo, Fatoumata Ouattara nous livre un témoignage extrêmement vivant des composantes de la honte.
La honte, indique-t-elle, intervient dans le domaine de la pudeur corporelle,
de la sexualité et de la séduction, mais c’est aussi la manifestation d’un
statut d’infériorité et une marque de respect dans le cadre de rapports
hiérarchiques, de respect des jeunes envers les vieux, du respect que l’épouse
doit témoigner envers son mari, ainsi que la marque des relations d’alliance
(attitude du gendre et de la bru envers leurs beaux-parents).
La honte
s’observe aussi dans le cadre de relations statutaires, par le respect envers
un chef notamment. Par ailleurs, la honte s’imprime dans d’autres obligations,
celle de discrétion (de la femme enceinte vis-à-vis de sa grossesse, du riche
face à ses biens), et l’obligation de tenir son rang en diverses circonstances,
et en particulier dans les très importantes dépenses qu’occasionnent les
funérailles, où les pauvres, pour ne pas déchoir, s’endettent parfois au-delà
du raisonnable.
Funérailles
en pays sénoufo, octobre 2015.
De même
chez les Toubou, nomades saharo-sahéliens du nord du Tchad que j’ai étudiés
depuis 1969, la honte est un sentiment si fort qu’elle apparaît comme le
« terme moral fondamental » qui guide les comportements. Elle
commande aussi bien le respect qu’une épouse exprime face aux aînés de son
mari, marqué par un évitement extrême, que les attitudes réservées des futurs
époux lors d’un mariage, les obligations de solidarité quand un parent vous
sollicite et les flux de bétail qui s’ensuivent.
Le
chercheur naïf qui, dans ses enquêtes sur la parenté, cherche à obtenir d’une
femme le nom de son conjoint ne rencontrera que mutisme ou ricanement gêné. Par
contre, s’il enquête auprès d’un jeune marié sur les dons de bétail que lui ont
faits ses parents pour son mariage, ces dons lui seront énumérés en grand
détail, car ils sont source de fierté. C’est en effet l’une des pires insultes
que de dire à un Toubou « Tes parents ne t’ont rien donné le jour de ton
mariage ». Pour échapper à la honte, la riposte ne peut être que la
violence.
La
violence permet d’échapper à la honte, et cette dernière joue un rôle crucial
en la matière, car elle menace tout individu qui n’apporterait pas son soutien
à un parent lors d’un meurtre, d’un vol de bétail ou de l’engagement dans un
conflit armé, par solidarité avec un parent entré dans la rébellion. Se
soustraire à de telles obligations serait honteux et la réputation du fautif,
par la force du bouche à oreille, serait définitivement compromise.
Disparaître,
s’expatrier, serait alors sa seule solution.